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Profiter des réflexions de Gilles Deleuze sur la bêtise pour oser revenir sur notre jury…et des voeux

Le texte est composé d’une tentative d’explication du concept de bêtise chez Deleuze et en gras des éventuelles implications sur notre jury

Ça ne servirait à rien de tenter un avis général sur notre jury de fin d’année. Nous n’allons pas, nous qui insistons sur le spécifique à longueur d’atelier, essayer de résumer en quelques sentences ce qu’est un jury, soit une somme complexe d’illuminations, de débats stimulants, de moments d’égarement, de rencontres manquées, de joies et de fatigues. On en sort plein de notes et de frustrations comme toujours.

Pour Deleuze l’ennemi de la pensée et donc l’ennemi de la philosophie c’est la bêtise. Comme il le dit la tâche de la philosophie est de nuire à la bêtise. En quoi ce problème nous concerne? Et comment lutter contre la bêtise? Quand Deleuze prend comme ennemi la bêtise il souhaite se différencier d’un ennemi plus courant du philosophe : l’erreur. L’erreur est l’ennemi de la vérité et donc l’ennemi d’une pensée philosophique du vrai basée sur l’adéquation. Il distingue pour cela une vérité au niveau des problèmes que j’expliquerai plus loin d’une vérité, dont l’intérêt de véracité ou d’erreur est selon lui mineur, qui se situe au niveau des propositions. Par exemple ce verre est sur la table. La véracité se mesure en effet ici à la simple adéquation de la proposition à la réalité. Dans le cas ou cela se confirme la proposition sera jugé vrai dans le cas contraire fausse. La vérité est donc une question de bonne observation l’erreur une faute aisément identifiable due à un faux pas dans la bonne voie droite vers le vrai.

Souvent vous semblez tétanisé par l’erreur. La peur de proposer quelque chose qui ne se conformerait pas à la vérité que détiendrait l’enseignant ou le membre de jury dont vous estimez sans doute la position de l’autre côté de la barre due à sa familiarité au vrai. Donc, comme le faisait remarquer Didier Debaise après le jury il y eu peu d’affirmation, de proposition esthétique, de prise de position, beaucoup de récits prudents comme pour éviter le mauvais pas dans l’erreur. Mais d’une part cet « autre côté de la barre » n’est pas justifiable par plus familiarité au vrai (normalement plutôt par la potentialité que l’école à trouver à cette personne comme qualité d’interlocuteur) et de plus ce type de démarche prudente consistant à ne pas faire de grossière erreur est sans intérêt. Pourquoi?

Deleuze ne place pas le vrai et le faux au niveau des propositions mais des problèmes. Ce qui l’intéresse et intéresse le philosophe est « qu’est ce qu’un vrai et un faux problème ? ». C’est là que le travail de pensée commence. Dans le cas de la vérité prise aux niveaux des propositions, la pensée est laissée tranquille. En effet beaucoup de platitudes peuvent se révéler vraies. Le critère d’adéquation ne permet pas de dénoncer des platitudes comme fausses bien que pour autant elles ne mettront pas la pensée au travail. Pire ces vérités insignifiantes bloquent la pensée. Voilà l’ennemi identifié, voilà la bêtise. Comme le dit le mathématicien René Thom « Ce qui nuit au vrai n’est pas le faux mais l’insignifiant » Pour Deleuze ce qui compte n’est pas de débusquer l’erreur mais de trouver des résultats signifiants. Le travail du philosophe ou du scientifique n’est pas de faire le tri entre les propositions vraies ou fausses mais bien de trouver des problèmes, s’y confronter et de les résoudre.

Est ce que ce déplacement permettrait des échanges plus chaud lors des jurys? Le jury n’est pas la pour débusquer vos faux pas mais vous accompagner dans la recherche de problèmes et sans doute vous aider à ne pas prendre les faux problèmes pour des vrais. Je rappelle qu’un faux problème est essentiellement un problème qui ne fait pas avancer la pensée, un problème insignifiant, une proposition qui à la limite peut être acceptée comme vrai et récompensée d’un 60/100 mais qui pour cela ne hantera ni son auteur ni le jury comme l’impose une rencontre importante. J’avoue que c’est une des sensations des plus communes en tant qu’enseignant et dont parle très bien Deleuze. Se retrouver face à une copie ou lors d’un jury confronté à des propositions insignifiantes contre lesquelles il n’est même pas possible de s’offusquer parce qu’elle ne transporte rien de faux, elle ne transporte juste rien. Dans notre jury peu de faux problèmes mais une crainte perceptible de l’erreur qui bloque votre pensée et le débat. La bêtise n’est pas de se tromper mais de se poser de faux problèmes ou de ne pas se poser de problème du tout.

Deleuze explique que la pensée, l’acte de se mettre à penser n’est pas naturel. L’homme n’est pas porté naturellement à cette pratique et on ne pense pas seul. On pense sous l’effet d’une force, on pense suite à une rencontre qui nous a possédé. Ce n’est donc pas une question de bonne volonté, de travail, de « cette fois ci je m’y mets », non c’est une question de rencontres, d’affect. Sortir de sa position bête n’est donc pas une question de bonne volonté, une décision de droiture isolée, non c’est une question d’ouverture aux rencontres qui ne laisseront pas la pensée le droit de sombrer dans la bêtise.

Peut-être, puisqu’il nous incombe de créer de la différence dans le mérite au diplôme d’architecte devrions nous être attentifs à vos rencontres et à l’ouverture que vous faites à ces rencontres, à la façon dont vous vous êtes fait possédés. Mesurer le taux d’envoûtement. L’école est un grand espace d’envoûtement, il y a une posture étudiante d’ouverture à l’envoûtement qui fabriquent des échanges et apprentissages mutuels passionnant et il y a une fermeture à l’envoûtement, dont mille justifications sont recevables, (c’est de l’endoctrinement, c’est un piètre sorcier…) qui font des dialogues de sourds. La question de l’engagement à l’école est déplacée de la question du travail à celle de la disponibilité à l’envoûtement qui est une sorte de curiosité impliquée corps et âmes. Il y a eu quelques présentations envoûtées, possédée par une rencontre livresque, une déambulation, la rencontre d’une idée et il y avait des présentations faites de résistances où étaient surtout lisibles des techniques d’échappée à l’envoûtement : rester au niveau de la généralité, multiplier les diversions, se boucher les oreilles, s’arrêter trop tôt.

Des voeux jusqu’en juin…

Pour vous rassurer je rappelle comme nous sommes conscient que nous vous proposons un déplacement par rapport à ce que vous pouvez imaginez d’un projet d’architecture scolaire. Non seulement remplacer la valeur du travail par celle de l’envoûtement, mais vous rendre responsable de vos problèmes et les exposer face à un jury dont les problèmes ne sont pas ceux des architectes constitue un grand pas dont nous n’attendons pas qu’il réussisse sous la forme d’une bonne cote aaposée sur un bon projet. Les questions de la mesure de ce pas et de la forme à laquelle nous vous proposons d’y participer occupent nos pensées et nous font reformuler l’atelier chaque jour. Mais le fond de ce déplacement nous anime toujours. Un pas difficile d’un monde simplifié ou l’architecte est propriétaire d’un savoir qu’il répand sur terre pour un bien être idéalisé à une posture complexe d’un architecte parmi d’autres qui défend les spécificités d’une pratique tout en l’ouvrant aux vents étrangers.

Quelques voeux…

  1. Nous aurons la force de faire des commentaires pour chacune de vos interventions en tentant de faire émerger les problèmes qui méritent qu’on s’y attarde et en proposant un scénario de projet pour la fin de l’année.

  2. Vous trouverez de temps pour y pensez, y travailler, voir répondre à ces propositions et reviendrez chargé d’enthousiasme en mars.

  3. Vous vous laisserez envoûter par la possibilité qu’un projet d’étudiant puisse créer de l’envoûtement à son tour auprès d’acteurs impliqués.

  4. Nous allons faire de joli détails d’assemblages de poutres avec les 4 et 5 pendant que les 3 feront des jolis calcul du K

  5. Nous peaufineront les scénarios de projets et leur présentation avant Pâques et après Pâques nous irons à Charleroi tester leur pertinence auprès de nos amis carolos qui sont très chaleureux (tient une date de jury se profile…)

  6. On partira à Urbino pour voir l’éveil de la ville et le printemps toscan, goûter à tout ce qui est beau.

  7. La fin de l’année sera une fête.